AHWK – Les amis du Hartmannswillerkopf

Mission spéciales

Mission spéciales

(Extrait du livre « Poste 85 » de Alain Boursin)

Les coudes sur la table, la tête entre les mains, la pipe à la bouche, nous laissâmes parler Berrot notre nouveau camarade. Attentifs au passionnant récit qu’il nous faisait, les heures filaient sans qu’un seul de nous songeât à se coucher.

« C’était toujours la nuit et par clair de lune qu’on opérait, expliqua-t-il ;
il s’agissait d’aller déposer en avion, dans les lignes ennemies, un espion français chargé de missions particulières. C’était toujours le même homme qui nous était affecté, un ancien garde forestier alsacien, trop vieux pour servir dans l’armée allemande, et qui connaissait la région mieux que sa poche. Nous ignorions son nom, mais pour la commodité de nos relations nous l’appelions le père Muller, patronyme fort répandu en Alsace.

Pas un coin de forêt, pas un sentier ne lui étaient inconnus, il avait une mémoire prodigieuse et une santé de fer malgré ses soixante-cinq ans. Le service de renseignements, le S.R. comme on dit au 2e bureau, avait fait sa connaissance au début de la campagne, en 1914, lorsque nos troupes occupèrent Mulhouse ; il habitait un petit village à l’est de Guebwiller et s’était mis aussitôt à la disposition de nos officiers pour guider ceux-ci dans les grandes forêts dont il était le garde.

Aussi, quand nos armées durent reculer, qu’elles abandonnèrent Mulhouse et toute la plaine alsacienne, offrit-il ses services à notre état major comme interprète ou agent de renseignements. On prit note de son adresse, mais on le laissa dans son petit village. Tandis que nos positions s’organisaient à l’Hartmann, à Metzeral et au Linge, notre service d’espionnage qui était à l’état embryonnaire (alors que l’Intelligence Service anglais et la Bendlerstrasse allemande fonctionnaient en plein rendement), notre S.R., dis-je, faisait ses premiers pas dans le travail délicat des misions spéciales.

C’est, je crois, à Védrines que revint la gloire d’avoir déposé le premier, en pays ennemi, un espion français. Ces tentatives furent peu à peu étendues à tout notre front et, un an après, ce genre d’opérations s’opérait couramment. C’est alors que l’on songea au père Muller et qu’un agent du 2éme bureau, passant par la Suisse, vint le trouver et lui offrit de prendre du service parmi les espions des missions spéciales ; le vieux garde forestier accepta et reçut l’ordre de traverser les lignes par les forêts qu’il connaissait si bien et de venir se mettre à la disposition de notre état-major le plus tôt possible_ Deux jours après, par une nuit sans
lune, sous un uniforme feldgrau, notre Alsacien avait réussi à gagner la tranchée de départ allemande sans, éveiller les soupçons des Boches qui le prenaient pour un planton. De là, à travers un marais, il parvint à un petit poste français où son arrivée avait été prévue afin qu’on ne tirât pas sur lui. Le temps d’échanger son uniforme contre un costume bleu horizon qu’on lui avait apporté et le père Muller était devenu français et « poilu » du même coup.

Il ne devait pas rester longtemps parmi nous, il ne fallait pas que son absence fût remarquée dans l e petit village d’Alsace qu’il habitait Il avait été, dès son arrivée, au camp d’aviation de G., chargé de nous renseigner sur les heures et la fréquence des passages des trains militaires de la ligne Mulhouse-Colmar et sur les numéros des unités cantonnées au repos ou prêtes à monter en lignes. Un avion partit l’après-midi repérer un terrain d’atterrissage en arrière des lignes ennemies puis revint sans égratignures. Il embarqua, la nuit venue, Muller et un mécanicien et repartit vers la zone de combat après avoir pris de l’altitude. Quand il eut atteint 4 000 mètres, il passa les lignes, arrêta le moteur et, hélice calée, commença à descendre silencieusement vers le champ choisi quelques heures avant, y atterrit sans bruit et sans casse.

Tandis que le garde forestier, qui avait revêtu avant le départ son costume feldgrau, s’éloignait rapidement vers son village, le mécanicien et le pilote poussaient l’avion dans le bout du champ, laissaient le temps à notre espion de mettre le plus de distance possible entre lui et le terrain d’atterrissage, puis le pilote (un ancien coureur automobile fort connu) remontait dans la carlingue Le mécano lançait l’hélice et sautait dans le zinc qui commençait déjà à rouler sur l’herbe. La manette des gaz poussée à fond, il ne tardait pas à décoller et rentrait à toute allure dans nos lignes avant même que les escadrilles de chasse ennemies fussent averties.

Je ne sais comment les renseignements fournis par Muller parvenaient au 2ème bureau, toujours est-il qu’un rapport était reçu régulièrement sur l’activité des chemins de fer allemands et sur les mouvements des troupes ennemies ; ces indications concordaient parfaitement avec celles fournies par les radiogoniomètres. Parfois, il repassait les lignes aussi facilement, semble-t-il, que s’il s’était agi de faire une promenade en forêt, restait 24 heures au camp d’aviation, puis était, de nouveau, déposé dans la plaine alsacienne.

C’est alors que les missions spéciales, perfectionnant leurs méthodes, songèrent à la T.S.F. comme moyen d’information rapide. Le S.R. remit au père Muller un traité de lecture au son en lui conseillant d’apprendre le morse le plus tôt possible. Quand on a plus de soixante ans, il est bien difficile de s’assimiler de nouvelles connaissances, surtout lorsqu’il s’agit d’une science moderne à laquelle on est peu ou pas du tout préparé ; mais le vieux garde ne recula devant aucun obstacle et se mit à piocher son alphabet télégraphique comme un bleu de la classe 18. Il n’avait, du reste, qu’à apprendre les numéros de 0 à 9 car tous les télégrammes qu’il
avait à capter seraient transmis en code chiffré. Trois mois après, et sans interrompre ses fonctions d’agent de renseignements, il se sentit capable de comprendre des messages à condition que ceux-ci fussent transmis lentement.

Un examen qu’on lui fit passer, lors d’un séjour chez nous, démontra qu’on pouvait lui confier un récepteur et qu’il était de force à s’en servir avec intérêt. Le poste qu’on lui remit, fabriqué par un adroit horloger mobilisé comme radio d’avion et affecté à notre camp, n’était guère plus gros qu’une boite à dominos, écouteur compris. Facile à dissimuler dans la vaste poche d’une capote, il était néanmoins construit en vue de recevoir une assez grande gamme de longueurs d’ondes sur une antenne réduite, à défaut un simple fil de fer de clôture. Sa sélectivité était suffisante et son rayon d’action étendu.

Grâce à ce petit appareil, Muller, qu’on ramena en Alsace, put recevoir des messages nombreux, messages transmis par une de nos stations météorologiques qui possédait un émetteur de 500 watts, type C.G.R. à éclateur à rouleaux. Le manipulant envoyait chaque chiffre lentement, le répétait afin d’être plus sûr qu’il avait été bien intercepté et avisait le S.R. pour lui confirmer l’expédition du télégramme. Les Allemands, qui entendaient fort probablement cette émission, ne pouvaient en aucune façon connaître le destinataire et le lieu où celui-ci opérait, car Muller, ne nous répondant pas par T.S.F., ne risquait pas de se faire repérer par radiogoniométrie.

– Mais comment adressait-il alors ses réponses ? Demandâmes-nous à Berrot

– D’une façon fort simple, répondit notre camarade : Quand le garde avait reçu et traduit notre message à l’aide d’un code qu’il possédait, il s’efforçait d’obtenir, très vite, le renseignement demandé parle S.R. Lorsqu’il était en état de nous le faire parvenir, il attendait la nuit, ouvrait la fenêtre de sa maison, celle qui donnait sur notre front des Vosges et dirigeait vers le sommet du Ballon de Guebwiller, où nous avions une équipe de télégraphistes, un tube au fond duquel s’allumait et s’éteignait une ampoule électrique. Télégraphe optique simplifié. Seul, notre poste de Guebwiller pouvait recevoir ce rayon lumineux qui ne produisait aucun faisceau capable d’être vu des lignes ennemies.

Et c’est ainsi qu’en quelques heures, une demande de renseignements était transmise à notre agent et la réponse concernant cette demande reçue en toute sécurité. Avec les précédents systèmes il fallait plus de trois jours pour obtenir une lettre par la Suisse : quant aux petits voyages que le vieil Alsacien était obligé de faire à travers les lignes, ils n’étaient pas sans danger et le nouveau procédé de liaison par T.S.F. et optique permit de les supprimer presque complètement.

– Mais, demandâmes-nous encore à Berrot, pourquoi n’allait-on pas rechercher le père Muller en avion et l’obligeait-on à traverser les lignes ?
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– Parce qu’il aurait fallu convenir d’un emplacement d’atterrissage comme lieu de rendez-vous et, malgré la confiance qu’on pouvait avoir dans le garde forestier, il était toujours à craindre que celui-ci ne jouât un double rôle, fournissant des renseignements aux deux belligérants. Le père Muller tout francophone qu’il était, pouvait peut-être prévenir l’ennemi qu’un avion allait venir le chercher ; notre appareil, le pilote et le mécanicien auraient été cueillis à leur descente sur le terrain et notre espion aurait touché une bonne prime.

– Mais, quand vous le déposiez dans la plaine d’Alsace, il pouvait aussi prévenir les Allemands !

– Non, car le lieu d’atterrissage changeait chaque fois et on ne le faisait connaître à Muller que lorsque notre avion quittait le camp ; il lui était alors impossible de prévenir, par un moyen quelconque, le service allemand des renseignements. Il était, de plus, gardé au secret pendant son court séjour parmi nous et ne pouvait sortir sous aucun prétexte.

– Vous a-t-il transmis des indications intéressantes ?

– Pas plus tard que la semaine dernière nous avons reçu de lui un télégramme optique nous signalant que le Kaiser allait faire une inspection à quelques kilomètres des tranchées du côté de Gunsbach, il ajoutait qu’il descendait d’un train spécial, à Saint-Gilles vers 15 heures et que ce train était entièrement blanc, par conséquent très visible. La confusion n’était pas possible, les wagons allemands étant habituellement gris foncé ou noirs. Vous pensez bien que notre état-major fut immédiatement avisé de cette magnifique occasion de démolir l’empereur d’Allemagne, Que croyez-vous qu’il advint alors ?

– On fit bombarder le train ! Répondîmes-nous.

– Pas du tout ! Toutes les batteries reçurent, au contraire, l’ordre de ne pas tirer entre 14 et 18 heures, et le survol de la région de Munster fut interdit à nos avions pendant tout l’après-midi.

– C’est incroyable |<

– C’est pourtant comme ça, et Guillaume II put impunément se balader devant ses troupes, les passer en revue, reprendre le train et repartir sans que le moindre 75 eût songé à troubler sa promenade! Mystère des ententes tacites !

Source : Bulletin de Liaison AHWK no. 16

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